L’allaitement est-il un frein à la parole?
L’allaitement est-il un frein à la parole?

L’allaitement est-il un frein à la parole?

Chères lectrices, chers lecteurs,

Aujourd’hui et pour la première fois, nous ouvrons notre blog à d’autres auteurs. Nous avons proposé à Elodie du Blog Ailes et Graines de rédiger un article sur son domaine d’expertise: la psychanalyse. Elodie nous suit depuis un moment déjà, et comme nous, elle a décidé de partager ses réflexions sur la parentalité sur un blog qu’elle a co-créé et anime avec Solène et Samantha.
Elodie est Doctorante en Psychanalyse & Sciences de l’Education. Elle nous livre aujourd’hui son regard sur l‘allaitement comme vecteur de langage.
Nous vous laissons avec Elodie 🙂
Amélie et Fabien

On l’a souvent entendu et on l’entend encore: l’allaitement maternel et notamment l’allaitement long serait un frein au langage. Se pourrait-il encore que certains puissent raconter qu’allaiter un enfant ne l’aidera pas à parler et donc retardera la prise de parole? Se pourrait-il encore que certains légitiment cette affirmation par certaines théories psychanalytiques?

Si oui, alors laissez moi vous montrer l’inverse !

1. Nous sommes tous des êtres de langage

Le langage fait de nous des êtres parlant et communiquant avec autrui, il nous permet d’exprimer nos pensées et nos sensations et par là de partager notre vie et rapport au monde. Le langage permet à chacun de nous d’avoir une place dans ce monde, une place unique qui nous identifie en tant que personne à part entière avec nos propres émotions et sensations.

Rien n’est censé être inexprimable. Pour Aristote : « le langage est le propre de l’homme » et chez l’homme, le langage est indissolublement lié à la communication. Le langage qu’acquiert le sujet humain est le produit d’une interaction avec le milieu au sein duquel il se développe. Cette interaction participe au développement du sujet, et donc à la construction de son identité-même. « Il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit passé par les sens et la motricité », rappelle ainsi Didier Anzieu (psychanalyste, professeur émérite de psychologie à l’université Paris X-Nanterre et membre de l’Association psychanalytique de France).

2. Le langage est permis uniquement grâce aux sensations

Selon le centre national des ressources textuelles et lexicales, une sensation est un « phénomène par lequel une stimulation physiologique provoque chez un être vivant et conscient une réaction spécifique produisant une perception ». Ainsi en amont de la perception qui serait donc d’après cette définition une sensation, il y aurait une stimulation c’est-à-dire un ressenti. Ainsi pour qu’il y ait sensation il faut sentir quelque chose.

On sait de par les nombreuses recherches scientifiques, que les fœtus dès la vie in-utero développent leurs cinq sens alors même qu’ils sont encore dans la cavité utérine. Ainsi, au fur et à mesure de leur développement ils perçoivent toutes les sensations telles que le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût et enfin la vue. Ainsi le sentir est donc déjà existant, faisant base au futur langage (langage du corps et de la parole).

Pour mieux étayer cette dernière idée, je reprendrai l’exemple de Martin HEIDEGGER qui explique dans Essai et conférence que l’oreille n’est pas l’appareil auditif non pas car il est par nature une oreille mais parce que nous décidons d’entendre que c’est une oreille. Ce qui explique que certains enfants ou adultes dotés d’organes qui fonctionnent très bien d‘un point de vue médical restent sourds.

Cette surdité s’expliquerait dès lors par un refus d’entendre et donc un « souhait de se retirer du monde ». Chacun de nos sens peut alors être une source de douleur ou de plaisir. Le sentir serait donc plus physique, par exemple ici le tympan vibre correctement à l’arrivée du son, le cerveau le détecte, les neurones fonctionnent mais la personne n’a aucune perception du bruit. La sensation précéderait la perception, elle est plus psychique, plus volontaire; elle est le fruit de notre envie de nous connecter au monde.

Le passage de la sensation au langage correspond au passage du psychisme au physique car on accueille les sensations avec le langage (c’est un rapport au corps). Pour étayer ce propos il faut d’abord comprendre ce qu’est le langage.

Pour LACAN le langage serait tel un iceberg: la partie visible se définirait par ce que l’on voit du langage (ex: la communication orale) et la partie invisible mais plus « sauvage » serait du domaine de l’inconscient: communication non verbale, le ressenti…

Par exemple lorsque vous savez ce dont votre bébé a besoin alors même qu’il ne sait pas l’exprimer lui-même. Là est son premier langage, là sont vos premiers dialogues avec votre tout-petit. Là commence l’essentiel: allez-vous lui donner l’envie de s’exprimer

3. Allaitement: une sensation à part entière ouvrant le monde à l’enfant

Selon la théorie freudienne, la toute première communication; et donc la genèse du langage remonte à la coupure du cordon/mise au sein (d’où importance de « l’objet transactionnel »). Le langage serait alors marqué par la perte de la mère (objet transactionnel); l’enfant va donc prendre sur lui ce manque ce qui fera apparaître le langage.

En effet, c’est par la perte que découle le manque, car c’est par le manque que le besoin de demande apparaît et c’est ce déclencheur qui pousse le bébé à s’exprimer. En effet, un bébé ne pleure jamais pour rien, ses pleurs expriment un manque à combler et la faim en fait partie.

Là où le sein apporte un réconfort de satiété, il amène également une multitude et un florilège de sensations que lui seul peut apporter: l’odeur de la mère, la chaleur de son corps, le goût du lait qui évolue au cours de la tétée mais aussi selon les repas de la mère, le son du cœur de la mère qui renvoie aux souvenirs in-utero et enfin bien sûr la vision de la mère elle-même.

Ainsi tous les sens sont en éveil, toutes ces sensations de bien-être vont donner au bébé l’envie de découvrir le monde qui l’entoure puisque les sensations qu’on lui procure sont d’un immense plaisir.

En grandissant, le sein restera une source de réconfort et de sécurité à celui qui veut découvrir le monde. Comme pour nous lorsqu’après une longue journée on retrouve sa maison, son canapé, son lit, son conjoint… on s’y ressource avant de repartir vers de nouvelles aventures plus reposé, plus posé, plus confiant.

C’est par cette sécurité affective que l’allaitement procure que l’on permet à l’enfant de trouver sa place dans le monde à son propre rythme. De plus, Freud écrit dans Trois essais sur la théorie sexuelle que la personne qui s’occupe de l’enfant (pour lui il s’agit de la mère… rappelons que FREUD a écrit cet ouvrage en 1905!) « apprend à l’enfant à s’aimer en faisant son devoir »; c’est à dire en l’allaitant, en le caressant, en l’embrassant, en lui apportant toutes les marques de tendresse possibles. C’est ainsi que la mère en fera un être humain accompli.

Loin de moi l’idée de dire que les mères non allaitantes ne permettent pas l’épanouissement de leur enfant; je souhaitais juste signaler que pour FREUD, père de la psychanalyse et médecin neurologue de formation, l’allaitement n’était absolument pas un frein, bien au contraire !

Pour conclure, on peut dire que c’est avec le rapport à l’autre que se crée le langage.

Dès lors, la question de la sensation comme ouverture au langage devient la question de la sensation comme ouverture au monde. Le sein allaitant, à l’origine d’un panel de sensations, permettant sécurité et maternage, serait dès lors un outil magnifique à la communication. Une communication tendrement composée d’amour d’une mère pour son enfant.

LILY
Doctorante en Psychanalyse & Sciences de l’Education
ailesetgraines.com

Elodie ailes et graines

SOURCES
DOREZ-FOUCARD, Freud, la psychanalyse, l’allaitement et le maternage, site de la lèche league, 2016.
DUCCINI, Psychogénèse du langage, Archives ouvertes, février 2016.
FOUCHEY, Le stade oral, psychology, avril 2010.
FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, coll. « Folio », 1989.
FREUD, 1923, « Le moi et le ça », in Essais de psychanalyse, Payot, 1981.
HEIDEGGER, Essai et conférence, Gallimard, 1980.
MAROT,  De la sensation au langage, Errances philosophiques, septembre 2015.
LACAN, Le séminaire: Tome XI, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Poche, édition 2014.
SALIGNON, Théories et cliniques psychanalytiques, 2016.

About Fabien Blot

Dès la naissance d’Arthur en octobre 2012, j’ai passé beaucoup de temps à lire et à m’informer sur tout ce qui se rapproche à la parentalité. Le fruit de tout ce travail m’a amené à choisir des valeurs de maternage maximal, d’écoute, d’empathie éducative et de négociation. Je pense que pour bien accompagner ses enfants, il faut connaître et respecter les étapes de son développement naturel. Je pense que l’éducation peut se faire sans récompense et sans punition.

3 3 commentaires

  1. Très bel article et je suis complètement d’accord ! L’allaitement est si beau et si sécurisant pour son enfant… Et question langage il est clair qu’il ne retarde rien du tout, ma fille de 17 mois qui est allaité est déjà une grande bavarde ! Le plus difficile je trouve est que quand on allaite un bébé tout le monde trouve ça merveilleux, par contre quand il devient un bambin les regards changent et les jugements s’installent… Dommage.
    Merci pour ces informations très intéressantes!

  2. Merci pour cet article ! Je suis toujours choquée lorsque j’entends des personnes affirmer très sérieusement que l’allaitement retarde le langage. Mon fils de 2 ans est toujours allaité, et tout le monde ne cesse de répéter, où que l’on aille : »Mais qu’est ce qu’il parle bien pour son âge, c’est fou ! ». Maintenant, au moins, je peux le citer en contre exemple ! 😉

  3. Qui a pu inventer une bêtise pareille ?! Je n’ai pas lu l’article car l’argument avancé est totalement ridicule :). Pareille que floriane, elle a commencé des petits mots vers 12 mois, puis son stock lexical s’est progressivement enrichi pour commencer à parler couramment à 18/20 mois.

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